Clovis Trouille, John Ruskin

autour de la cathédrale

Notre-Dame d'Amiens

par Michel Debray

copyrigth 2007

 

 

 

 

En 1965, j’ai vingt ans. Je découvre chez un libraire de Creil le CLOVIS TROUILLE de Jean-Marc Campagne, édité par Jean-Jacques Pauvert.  Je suis stupéfait. A cette époque, je ne connais ni Molinier, ni Labisse, ni Hans Bellmer, un peu Delvaux grâce à la revue Planète qui va ou qui vient d’éclore… 

 

     

 

   

 

 

 

 

 

Je peins depuis l’enfance. Une de mes premières œuvres s’intitule Nevermore, librement inspiré du texte d’Edgar Poe et de son interprétation par Georges Brassens dans un long entretien où le chanteur-poète explique comment il écrit ses textes… Citant ses vers : « En effeuillant le chrysanthème qui est la marguerite des morts… » Brassens dit : « Il y a un rapprochement entre effeuiller la marguerite  et le chrysanthème qui est à la fleur du jour des Trépassés. Voilà ça crée une petite image. Comme le corbeau noir sur la tête de mort blanche dans le poème de Poe. »

 

 

 

Quand je découvre à la fois Madame Irma, voyante et La Complainte, je constate que mon expressionnisme rejoint évidemment celui de Clovis Trouille dont je deviens et demeure l’admirateur et le propagandiste depuis plus de quarante ans…

 

    

 

En 1968, entre deux jets de pavés et une AG houleuse et passionnée à l’Odéon, j’ose aller rencontrer Clovis Trouille en son appartement du 57 rue Mathurin-Moreau, près des Buttes-Chaumont à Paris comme je le ferai en 1977 à Bagnolet avec Cueco, peintre de la figuration narrative avant qu’il ne participe aux Papous dans la tête sur France-Culture.

 

Clovis Trouille me reçut dans sa fameuse bibliothèque. Plus loin une toile en chantier était posée sur un chevalet, sur une sorte de terrasse. Son épouse y tricotait. Elle me salua aimablement puis le maître me fit faire le tour de son exigu royaume où s’accumulaient ses œuvres depuis pour moi inoubliables. Intimidé je lui montrais mon modeste carton entoilé.

 

 

- Vous êtes jeune, vous êtes autodidacte si j’ai bien compris. Travaillez, mon jeune ami picard, vous avez sinon une technique, du moins un regard et un sens de la couleur. Mais regardez là, il y a beaucoup de faiblesses dans ces parties du tableau. C’est pas achevé. Mais rassurez-vous, moi j’ai repris certaines œuvres des années plus tard. Mais, puisque vous êtes natif d’Amiens, je vais vous faire voir un bouquin qui vient juste de sortir en poche. Il s’agit de La Bible d’Amiens de John Ruskin. D’abord j’ai été séduit par l’introduction d’Hubert Juin, puis la préface d’un traducteur d’occasion et néanmoins célèbre : Marcel Proust et enfin par l’ensemble d’une sorte de délire contrôlé, très documenté, sur Notre-Dame d’Amiens, la première réflexion que je me fais vient en picard d’Amiens : « Ch’ti-lo, ch’est coère un rude laïou ! »

 

     

 

Je comprenais parfaitement le terme pour l’avoir entendu de la bouche de mon père. Un laïou, c’est un original, un drole, un peu simplet, un peu roué, un excentrique, c’est quelqu’un qui vit dans son imaginaire, c’est un être libre qu’on méprise, qu’on raille et qu’on respecte aussi, comme les pythies antiques.

 

Par la suite et sur les conseils de Clovis Trouille, je me suis documenté sur Ruskin d’autant que le vieux peintre de la Fère m’avait laissé le livre :

- Tenez ! Ce monsieur était sans doute charmant mais c’était un fou, et me dit-il avec un air entendu, il devait en être… Si vous voyez ce que je veux dire.

 

     

 

     

 

“Chez Ruskin, le sentiment religieux devance le sentiment esthétique. L’art est un résumé exaltant, il est ce point éclatant où se confondent , où se conjoignent le Vrai, le Beau, le Bon.” - Marcel Proust (in La Bible d’Amiens).

 

John Ruskin (8 février 1819 (verseau) - 20 janvier 1900) est un écrivain, poète, peintre et critique d'art britannique, issu d’une famille d’origine écossaise. Lorsqu’il meurt, Clovis Trouille a 11 ans.

Fils d'un fabriquant de spiritueux, il est né à Londres et éduqué à Oxford. Grâce à la fortune dont il bénéficie, il visite de nombreux musées, étudie la peinture. Élevé dans une tradition évangélique qui interprète le monde comme le signe du divin, Ruskin voit dans la nature l'expression de Dieu. Il la connaît bien du reste, et surtout la montagne : dans sa jeunesse il s'est intéressé aux minéraux, qu'il a collectionnés et classés, ce qui l'a amené à étudier sérieusement la géologie.

Il dévoile au grand jour des talents comme J.M.W. Turner et participe à l'émergence publique du préraphaélisme, à chaque fois grâce à ses articles critiques. Proust signale cette phrase de Turner : “Je suis peintre et ne peins pas ce que je sais mais ce que je vois”.

 

      

 

En opposition à l'académisme victorien, les préraphaélites veulent retrouver la pureté artistique des primitifs italiens, prédécesseurs de Raphaël, notamment en imitant leur style. Ils privilégient le réalisme, le sens du détail et les couleurs vives. Leurs sujets de prédilection sont les thèmes bibliques, le Moyen Âge, la littérature et la poésie (Shakespeare, Keats, Browning). Membre du mouvement des préraphaélites, Ruskin  est l'auteur d'un livre, The Stones of Venice (1853), qui a un impact sur la société victorienne dans sa tentative de relier l'art, la nature, la moralité et l'homme, et qui le désigne comme le fondateur du mouvement Arts & Crafts (arts et artisanats) alors que William Morris, dont il a été le mentor, en devenait le chef de file. Par ses écrits et son audience, par son combat pour ressusciter l'artisanat moribond au Royaume-Uni il est un précurseur de l'Art Nouveau.

 

 

 

John Ruskin s'oppose dès 1849 avec ferveur aux conceptions de l'architecte Viollet-le-Duc, pour qui l'architecture doit former un tout homogène, au mépris de l'histoire et de l'intégrité du monument. Dans les Sept Lampes de l'Architecture, Ruskin définit l'architecture comme un être humain qu'il faut soutenir (en le restaurant le moins possible) mais qu'il faut aussi bien laisser mourir. Ainsi apparaissent deux visions de la restauration du patrimoine bâti. Ruskin sera soutenu par William Morris prônant la « non-restauration » avec la « Société pour la protection des bâtiments anciens ». L'engagement de Ruskin contre la restauration tient souvent de la ferveur militante : on recense plus de 1200 lettres qu'il envoie à ce sujet.

 

 

Si Ruskin est connu surtout comme critique d'art, c'est aussi un aquarelliste de talent. Il est aussi connu pour son essai Unto this Last sur l'économie. Il est donc un des précurseurs de l’économie sociale et cela lui vaut de virulentes critiques de la part des capitalistes de l’époque. Cet essai où il développe une théorie de la justice sociale, serait même à l'origine du Parti travailliste anglais.

 

Il revient à l'art en devenant professeur à Oxford entre 1869 et 1879. Il y noue une amitié avec Lewis Carroll, également professeur à Oxford, et avec la petite Alice, inspiratrice du fameux Alice au pays des merveilles. Après des déboires amoureux, il sombre dans la dépression. L'avènement de l'impressionnisme aura raison de son succès en tant que critique d'art et finira de le plonger dans le gouffre dans lequel il est tombé. Il meurt avec le siècle, en l'ayant fortement influencé par ses théories sur l'art et la société. John Ruskin a signé son premier ouvrage, Modern Painters, du paraphe énigmatique un diplômé d’Oxford

 

 

Son mariage avec Effie (Euphemia) Gray en 1848 s'est soldé par une annulation au bout de six ans pour n'avoir pas été consommé. L'épouse éconduite s'est ensuite mariée à John Everett Millais l'un des peintres préraphaélites soutenus précisément par John Ruskin. A 40 ans, en 1859, il est tombé amoureux de Rose La Touche alors qu'elle n'avait que neuf ans. Il a attendu qu'elle atteigne l'âge de dix-sept ans pour la demander en mariage, mais les parents de la jeune fille s'y sont opposés. Rose mourra démente en 1875 et John Ruskin en 1900, la même année que Nietzsche...

 

Cet aspect de la vie intime de Ruskin faisait rire Clovis Trouille qui me répéta presque mot pour mot ce qu’il avait déjà dit à son ami et confident Maurice Rapin :

"Ce qui m'intéresse le plus dans mon œuvre, c'est sa valeur intrinsèque : la couleur, la matière. Ce qui n'intéressait pas Breton ; il n'était pas rétinien ; il ne voyait que l'histoire. Ce qui compte, c'est la composition, la matière : ce que j'étudiais au Musée de Picardie en présence de Velázquez. Je me situe de façon très indépendante. Je n'ai jamais admis le cubisme. Ça ne m'émouvait pas. J'aime peindre la beauté féminine. J'ai cherché toute ma vie ce qu'il y avait de plus beau dans la nature pour l'exprimer dans mes tableaux. Je n'ai rien trouvé de plus beau que le nu de jeune fille. Pour les hommes qui sont hommes, c'est un spectacle émouvant. Par le sexe de la femme, c'est Dieu qui se révèle. Je ne me suis pas attaché à peindre des hommes dans mes tableaux. Vous savez, l'homme, c'est pas drôle."

 

     

 


Né à la Fère, dans l'Aisne, le 24 octobre 1889, donc, évidemment sous le signe du scorpion, Clovis Trouille est mort à Paris le 24 septembre 1975.

 

 

L'Élysée-Montmartre présentait alors depuis 1971 une revue "Oh ! Calcutta !", montée en 1969 aux États-Unis, dont le titre était celui d'une toile de Trouille de 1946 qui est, à mon avis, la plus belle glorification du cul dans sa parfaite rotondité. Cette toile a été du reste rejustifiée par son auteur à l’occasion de la conquête de la Lune par la mission Apollo. Elle doit son titre à une chanson légère entendue au caf-conc’ en 1910 :

“J’la saisis dans mes bras/Et je m’écrie “Oh ! Calcutta !”

Elle me répond “Ya rien de fait,/Pour aujourd’hui tu peux t’Bombay”.

 

 

Dans les années 1980, sa toile Dolmancé et ses fantômes de la luxure (1958 – 1965) fut visible dans le décor d’un clip musical de Bonnie Tyler (Heartach).

 

En matière de mauvais goût, Clovis Trouille, est un prince et ce, à plusieurs titres. Picard, Trouille est à l'exacte convergence du mysticisme le plus flamboyant et de l'animalité la plus fruste. Il est un descendant des bâtisseurs de cathédrales. Là, où sous les voûtes gothiques élevées vers Dieu, fourmillent dans l'ombre des stalles les détails les plus triviaux et les plus couillus de la vie terrestre. Picard, Clovis Trouille subit l'horreur de la Grande Guerre et l'humiliation de la Débâcle de 1940. La grande boucherie qui ruine le nord de la France fait de ce jeune homme tranquille, destiné à un art fort classique pour ne pas dire académique, un rebelle de la couleur, un anarchiste du pinceau, un révolté fondamental.

 

Picard, Clovis Trouille est méconnu, y compris en Picardie dont il est pourtant l'un des fils les plus talentueux et les plus représentatifs. Clovis Trouille est discret. Il apparaît sur quelques photos du Groupe surréaliste, comme un clandestin, parce que Breton est venu le chercher. En réalité, profondément sceptique, violemment dubitatif devant les singeries des curés de toute obédience, très attaché au réel et à la beauté des femmes, Clovis Trouille ne croit guère aux systèmes qui prétendent tout expliquer ; il ne supporte pas les excommunications et les procès qui excitent tant le pape du Surréalisme ; il n'aime pas les tortures plastiques que le cubisme fait subir à l'image du corps féminin. S'il existe quelque chose de sacré, pour Clovis Trouille, ce ne peut être que le sexe. Cet homme, comme la plupart des Picards de bon lignage, ignore tout du pêché. Comment ce qui est si bon, si beau, si vivant pourrait-il être une faute ?

 

 

Aussi Clovis Trouille va-t-il, toute sa vie, glorifier avec bonhomie, fausse naïveté mêlée de rouerie et de lucidité, la sexualité qui est pour lui la seule chose qui vaille. Parallèlement, son œuvre est faite de pamphlets colorés, apparemment rigolards mais en fait terriblement efficaces. Ses cibles sont le sabre et le goupillon et, à l'instar des anti-cléricaux du début du siècle, il ne fait pas dans la dentelle. Cet homme aurait pu dessiner dans l’Assiette au beurre ou La calotte ou dans de nombreux journaux satyriques auprès desquels Charlie Hebdo fait aujourd’hui tranquille bulletin paroissial. Il dessina d’ailleurs pour des petites revues picardes. La caricature était alors cruelle, féroce, parfois sans nuances. L’affaire Dreyfus est encore largement présente et elle a suscité des haines, des pamphlets et des dessins cruels et impitoyables dans chaque camp. En outre, l’horreur de la guerre et de l'armée chez Clovis Trouille fait souvenir que c'est la Picardie qui produisit le plus de mutins en 1917.

 

     

 

 

- Cependant, me dit-il, dans les revues locales auxquelles je collaborai avant guerre, je brossais des dessins gentillets et parfois tendres. Nous n’étions pas des enragés, comme aujourd’hui ! Moi, c’est la guerre qui m’a « enragé » ! Ma peinture est devenue blasphématoire après cette gigantesque boucherie !

 

 

Ne cherchez pas pourquoi Clovis Trouille n'a jamais connu de grande rétrospective “ouverte” de son vivant. Ne cherchez pas pourquoi Egon Schiele, le peintre de la masturbation, ne jouit pas de l'adoration qui auréole Saint-Vincent Van Gogh.

 

 

Ne vous étonnez pas de ne voir que rarement de véritables œuvres expressionnistes dans la patrie du bon goût français. Le pubis fourni de la Fille au trombone a d’ailleurs été gommé par l’imprimeur de Losfeld, déclare Trouille, acerbe. Clovis Trouille peint dans des tons rutilants des culs qui osent dire leur nom, des mains de zouave dans des culottes sororales, des bonnes sœurs en porte-jarretelles évaluant entre deux doigts courbés le calibre d'amants formidables. Les cierges ont des formes explicitement phalliques. Les dames ont des aisselles fournies, des bouches à faire des pipes, des langues fureteuses. Dans l'ombre d'un confessionnal, deux jolies pécheresses se cambrent et tendant des croupes affolantes. Les ecclésiastiques ont d'hypocrites érections. Les statues de saints se penchent sur le décolleté d'Esméralda.

 

     

 

Des Bretonnes en coiffes du pays bigouden mangent la meilleure partie du Christ sans passer par le miracle de l'Eucharistie. Le saint calice est un pot de chambre. Des sexes féminins, béants, ornent des pierres tombales. Les veuves ne portent pas de culottes. Toutes les autorités y sont bafouées. La mort même est ridiculisée. Rien ne résiste à la magnifique flamboyance de la truculence trouillesque. C'est le monde de Lafleur poussé à son extrême logique (Personnage principal de Chés Cabotans, marionnettes picardes crées par Édouard David au XIXe siècle. Lafleur est un valet gouailleur, truculent, épicurien). 

 

        

 

En 1932, Clovis Trouille perd une enfant de onze ans (l’âge varie selon les récits). Sur ce point, il fut avec moi très discret. Rachel est après Alice la seconde fille du couple qu’il forme avec Jeanne Valaud dont il divorcera peu après. Ce drame, comme celui, immense, de la guerre, lui fera faire des œuvres étranges, oniriques, peuplées de fantômes et de châteaux hantés où règne bizarrement une tendresse indicible pour la chère disparue. Derrière l'apparence d'anti-conformisme, derrière un anarchisme que d'aucuns jugeront presque convenu, la peinture de Clovis Trouille trahit ce qu'on nommait alors un grand nerveux, un être hyper-sensible et angoissé.

 

 

Les peintures iconoclastes (apparentement terrible, dirait le Canard enchaîné, mis en ligne sur le Net par mes soins en 1999) sont l'expression de cette angoisse fondamentale, constitutive. Certains anciens combattants sont devenus croix de feu. Clovis Trouille sait qu'il n'y a rien de sacré ni de respectable dans l'holocauste. Il sait d'instinct que la mort est une mocheté, un truc dégueulasse et pas supportable. Il n'a pas besoin qu'on lui fasse un dessin. Alors, lui, il fait de la peinture. Pour exorciser sa peur.

 

Clovis Trouille ignore les demi-teintes. Il peint en super-technicolor, en couleurs majeures. Ses œuvres ressemblent à de l'art forain mais elles ont la saveur des choses intimes, à la fois éblouissantes et secrètes. Enfant, des images d’Amiens, très proches dans la facture aux couleurs primaires des fameuses images d'Épinal l’avait séduit. Admirateur de Rimbaud, Clovis Trouille, comme Van Gogh, attache une grande importance à la symbolique des couleurs qu’il pose sur la toile non en figuratif réaliste mais en coloriste sûr de son art. Il ne renonce ni au modelé ni à l’opposition de l’ombre et de la lumière, mais si l’ombre peut se transformer en couleur arbitraire, alors il n’hésite pas.

 

 

- A soixante ans, j’ai reçu la médaille du travail. Je suis resté trente-cinq ans comme décorateur-vérificateur dans la société Pierre Immans qui fabriquait des mannequins de cire. Les mannequins excitaient des types comme Bellmer et surtout Dali que j’ai connu. Je n'ai jamais souhaité vivre de ma peinture, j’y aurais perdu mon âme et j’aurais prostitué mon art. Par contre, j’ai beaucoup échangé…, ajouta-t-il en me montrant des dessins, statuettes et autographes de nombreux grands noms du surréalisme.

 

.
De même que Madame Brassens-mère n'aimait guère les chansons paillardes de son fils, la seconde épouse de Clovis Trouille souhaitait que son mari cherche une inspiration moins gauloise, plus policée. En vérité la peinture immédiatement figurative, peuplée de sujets qui n'en sont pas dans l'imagerie conventionnelle : guillotine, vampires, marquis libertins, ânes turgescents... faisait peur à la compagne de cet homme tranquille néanmoins habité par des démons parfaitement reconnaissables. La grande force de Trouille est là, et elle signe aussi sa picarditude : le Ça freudien n'y est guère travesti. Demeurent des bulles de barbarie et de paganisme qui remontent de la tourbe de nos étangs profonds mais qui ne sont... que des étangs. Il n'y a là ni sortilège, ni magie, ni besoin de messes noires ou d'exorcismes. Il n'y a que l'Homme qui se collète, selon un variable bonheur, avec sa propre condition. Cela n’empêcha pas Trouille de s’intéresser, pour des raisons graphiques, aux vampires, aux fantômes et autres êtres imaginaires. Et puis, Clovis Trouille est né sous le signe du scorpion…

 

 

      

 

 

        

 

Clovis Trouille est de cette cohorte d'hommes simples, primaires (c'est-à-dire dotés d'un bagage intellectuel qu'on disait primaire), qui font - ce qu'un prof de philo de mes enfants nommait avec condescendance - de la métaphysique de bazar : dire que chacun est pris dans le blockhaus de sa propre conscience, par exemple. Schopenhauer l'avait dit auparavant mais voilà bien un philosophe nordique, donc, de fort mauvais goût. Comme on ne cesse de redécouvrir Rabelais, La Fontaine ou Hugo, on ne cessera de redécouvrir Clovis Trouille, peintre lumineusement évident parce que totalement, volontairement, indécrottablement figuratif, rétinien, physique.

 

La première exposition particulière de Clovis Trouille eut lieu en 1963 et sur invitations par crainte du scandale.

 

- J’ai exposé avant, bien sûr. En 30, j’ai participé à l’Exposition des artistes et écrivains révolutionnaires. Remembrance a été remarquée par Dali d’abord puis par Breton. Il y a cinq ans, c’était ma première vraie grande exposition. Pour moi seul.

 

« Il est vrai que je n'ai jamais travaillé en vue d'obtenir un grand prix à une biennale de Venise quelconque, mais bien plutôt pour mériter dix ans de prison et c'est ce qui me paraît le plus intéressant » (cité par le musée de Picardie)

 

« J'ai toujours été contre l'imposture des religions. Est-ce en peignant la cathédrale d'Amiens que j'ai pris conscience de tout ce music-hall ? » in Clovis Trouille, Raymond Charmet et Clovis Trouille, éd. Filipacchi, 1972

 

Le baiser du confesseur qui pourrait fort bien illustrer l’histoire d’Héloïse et Abélard a sans doute, comme l’expliquera plus tard Alice Lambert, fille du peintre, son origine dans une histoire d’amour amiénoise. Trouille était alors étudiant aux Beaux-Arts et eut une relation avec une jeune fille de la bourgeoisie locale. On la lui désigna comme future épouse. Il s’en détourna. Désespérée elle entra au couvent, comme la Belle de Cadix chantée par Luis Mariano ou cette autre Sabine de Victor Hugo chantée par Brassens : “le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou...”

Plus tard, à l’occasion d’une permission et revenant de l’Argonne, Trouille visitant la cathédrale d’Amiens, retrouva, stupéfait, la “religieuse”. Après Francis Lopez et Victor Hugo, nous voici dans le Don Juan de Molière...

 

 

- Quels sont vos rapports au bout de compte avec les surréalistes ? demandais-je à Trouille..

- JE N'ADHÈRE QU’A MOI-MÊME ! déclara Trouille avec malice. D’ailleurs c’est pourquoi j’ai fait tant de collages ! Imaginez bien qu’avant guerre, à Amiens, nous sommes des paysans d’Camon ! On ne sait pas grand-chose de ce qui se passe dans la capitale. Après, disons en 1920, l’état des lieux c’est quoi ?  La peinture d’avant-guerre et d’avant-garde est au creux de la vague, le futurisme s’est répandu un peu partout, le cubisme est dépassé par ses propres promoteurs, l’effervescence dada ressemble à un vaste monôme à l’échelle de l’Europe traumatisée par l’immense boucherie qui s’est achevée deux ans plus tôt. Picasso peint Dora Maar de manière classique, à l'École de Paris : Derain, Matisse, Dufy, Braque ne sont pas à l’heure des grandes trouvailles, De Vlaminck qui deviendra collabo sous Pétain se complaît dans le poncif. Les naïfs, les isolés comme moi, que les surréalistes vont mettre en lumière sont en marge du mouvement lui-même.

Le surréalisme est tourné vers le rêve et l’inconscient dont il cherche à saisir les manifestations avec des démarches faisant appel au hasard et à l’automatisme. L’écriture automatique est possible. La peinture automatique à moins de faire peindre des oursins comme Salvador Dali, de projeter de la peinture ou d’y déposer des empreintes de bonnes femmes roulées dans du bleu, la peinture automatique, donc, ne va pas de soi. Représenter les rêves exige pour des artistes de chevalet une technique, des règles, une exigence de travail, comprenez-vous ? Pour Magritte, par exemple, il n’est pas question d’innovation technique, ni d’automatisme, ni de hasard. Il s’agit de mettre le rêve au plein jour de la peinture. Du reste le surréalisme bruxellois se distinguera radicalement du surréalisme parisien. Breton n’est pas peintre. C’est un littérateur. Breton ignore tout de la rage de peindre, de l’ivresse des vernis et des solvants, du huis-clos entre l’artiste se colletant au motif. Vous devez connaître ça, jeune collègue, non ? Le surréalisme n’est pas venu comme ça, d’un coup de baguette magique. J’entends dire par des tas d’exégètes sautant sur leur chaise comme des cabris : le surréalisme, le surréalisme, le surréalisme ! Tout ça c’est bien gentil mais ça ne signifie rien ! Dans l’après-guerre, il y eut dada, le cubisme, le futurisme, le suprématisme, les suites de l’expressionniste nordique et allemand. Ce n’est pas seulement le néo-académisme impressionniste qui est mis en question avec le pointillisme, le fauvisme, le tachisme et, à l’autre bout, le symbolisme. La guerre a brisé toutes les certitudes, comprenez-vous ? Dans les deux camps. Il y a eu un grand écœurement, une grande désillusion, une grande révolte aussi après l’holocauste de la Grande Guerre.  Il y a du rire, de l’humour, du nihilisme dans dada. Il n’y a guère d’idéologie dans cette grande ré-création d’après le massacre. C’était pas comme maintenant où ça théorise à n’en plus finir ! Le surréalisme, sous la houlette (ou plutôt la férule de Breton), c’est comme  une concrétion des révoltes anti-art, anticonformistes et anarchisantes de dada et d’autres horizons. Cubistes et peintres “intellectuels” ont été séduits par la “naïveté” populaire et la réalité onirisée d’Henri Rousseau, le douanier qui trouve ses bêtes sauvages dans le catalogue des Galeries Lafayette. Le Facteur Cheval devient aussi, malgré lui, un artiste surréaliste. Comme Frida Kahlo rencontrée par Breton au Mexique dans les années 30. Chirico était surréaliste avant la lettre. Afin de rendre compte de ses rêves où la nostalgie de l’Italie est primordiale, il éprouva, le malheureux !, le besoin d’apprendre à peindre. Mais c’était un désir impardonnable pour Breton, comme la volonté de vendre ses œuvres, abomination pour le chef de file pourtant collectionneur avisé comme bon nombre d’autres surréalistes ! Chirico sera très violemment excommunié. Tous les peintres auto-proclamés ou déclarés “surréalistes” par Breton  et ses amis quitteront d’ailleurs  le mouvement ou en seront exclus.

 

       

 

 

 

 

Clovis Trouille se leva de son fauteuil et alla chercher un petit bouquin tout neuf : L’ Histoire de la peinture surréaliste, de René Passeron.

 

- Je vous lis ça, vous allez m’en dire des nouvelles ! Juste un passage que j’ai marqué au crayon rouge :

“L’érotique de Labisse semble être si sensible à la merveille du corps féminin que toute opération qu’il lui fait subir relève de la métamorphose angoissante ou du sadisme - non le sadisme des orgies hurlantes - mais celui d’une sorte de liturgie lente et componctieuse. De componction, je suppose , un truc de curé…Il peint comme un chirurgien opère, avec une précision un peu théâtre, et il parvient à toucher des cordes profondes, celles qui vibrent au secret de tout homme devant le spectacle des cruautés rituelles. Bon, Labisse, je veux bien, mais écoutez la suite…(Il prend un aire gourmand et compassé ).

 

 

Chez Clovis Trouille, au contraire, la fête est orgiaque. Ce natif d’Amiens - de la Fère, grand dépindeu d’andouilles ! pas d’Amiens, de la Fère ! - a longtemps tra­vaillé dans un atelier de mannequins de cire et son goût du « chromo» l’apparenterait à des « naïfs» comme le Douanier Rousseau (qu’il admire), s’il ne se distinguait de tout imagier par une violente dérision érotique et macabre. Son exposition, en 1963, chez Cordier à Paris, était à huis clos, sur invitations ... C’est peu dire qu’aucune censure n’est appliquée par Clovis Trouille aux scènes qu’il peint complaisamment ; il pousse exprès jusqu’au sar­casme sa verve anticléricale et son goût du libi­dineux. (...)

 

La déréalisation des êtres et des choses, dessinés sans aucun flou, tient chez lui à l’usage faux de la couleur : ciels violets, corps de femme d’un blanc de porcelaine, effets criards.  Moi, je ne dis pas faux, je dis arbitraire, mes couleurs sont arbitraires, comprenez-vous, parce qu’elle est expressive la couleur ! Toute la première moitié de son œuvre est pleine d’illusions aux efflorescences du « style-nouille» de 1900. Pourtant, la réalité n’est pas niée par ces images qui ne plaident en rien pour l’évasion, mais prennent parti dans une sorte de combat. On trouve, ici et là, des visages connus, Mae West, Marilyn Monroe (La Morte en beauté), quand ce n’est pas André Breton (Stigma diaboli ou La Momie somnambule).

 

Bon, je passe, dit Trouille, en agitant sa main dans un geste de balayage, il cite mes œuvres…

 

Son débit lent s’accélère, les restes ténus de son accent picard retrouvent une certaine ardeur.

 

Leur goût des curiosités devait pousser les surréalistes à priser fort Clovis Trouille, qui pour­tant ne s’est jamais mêlé aux palabres du groupe. Ses meilleurs soutiens se trouvent actuellement (en 1968) chez les tenants d’un “surréalisme populaire” incarné par Maurice Rapin. En vérité, il représente fort bien plusieurs ten­dances majeures du surréalisme : mépris du style pictural, goût anti-intellectualiste des figurations naïves, sérieux et humour noir devant le monde du sexe, liberté absolue de l’imagerie obsessionnelle, violente contestation du prestige des prêtres et de toute autorité soi-disant sacrée, goût du sado­masochisme et de ses fêtes imaginaires, conception ambiguë de la femme comme fée et comme proie. Il y ajoute le mauvais goût insolent de ses vamps aux seins fardés, pin-up rigolardes ou transies, pépées en bas noirs, poncif du sexy commercial.

 

Alors là, attention mon jeune ami : Sans doute, si le surréalisme en peinture n’avait donné que Clovis Trouille, nous n’aurions pas tenté d’en écrire l’histoire. Vous avez bien entendu ?

 

Pourtant les principes d’un mouvement artistique sont souvent mieux servis, par suite plus manifestes, chez ses petits maîtres. Les autres sont des chercheurs si personnels qu’ils passent d’emblée de la lettre à l’esprit, pour n’en plus faire qu’à leur tête... Clovis Trouille, sans obéir aux intellectuels du groupe surréaliste, reste dans la double tradition des chromos (ses tableaux font penser à des ex-voto ... de messes noires) et de la gouaille anticléricale licencieuse ; ce côté « peuple» n’est pas pour rien dans sa consécration par les surréalistes. L’audace érotique a fait le reste.

L’érotisme surréaliste joue le plus souvent avec les terreurs sadiques en y mêlant une sorte de magie du bonheur. Chez un nouveau venu comme Pierre Molinier, qui peint à la manière de Goerg des femmes aussi appétissantes que celles de Trouille, on pourrait reconnaître des reflets de Bellmer. Chez lui, la femme règne par le désir qu’elle attise lascivement, et l’on soupçonne que la chaleur qui vermillonne ses seins pourrait la porter moins à être victime que régente des outrages qu’elle subit.

Telle est donc la peinture des surréalistes figu­ratifs, imagiers du rêve. Qu’en est-il de leur inter­vention ? Le surréalisme y trouve-t-il son compte ? Kay Sage, Tanguy, Delvaux sont des poètes de l’image, mais ils laissent de côté la révolte. Valen­tine Hugo, Leonor Fini, Leonora Carrington, Dorothea Tanning et même Toyen, poètes toutes, restent un peu sucrées dans leur symbolisme : il leur manque l’humour féroce.

 

 

Dali est trop fantasque, avide d’ovations, trop joueur, et s’il mani­feste un esprit de révolte, c’est le merveilleux de la femme qu’il laisse échapper. Bellmer, Freddie, de même, prennent au surréalisme surtout son goût de la damnation. Alors Magritte ?

 

 

Sans doute pos­sède-t-il, dans son système paralogique, le sens profond de dada et du surréalisme : le merveilleux et la provocation, chez lui, ne font qu’un. Mais, au profit d’une dramatique de l’intelligence et de la perception sensorielle, c’est le rêve, le monde onirique, les arcanes de la libido, qui sont refusés. Labisse ? Oui. C’est le Magritte du cauchemar : la femme-merveille se pare d’épines et de sang, l’arbre se métamorphose, le monde est un théâtre nocturne. Mais Labisse n’a rien de cette naïveté à la Rousseau, que Chirico a su porter si loin, et qui permet d’échapper aux intentions intellectuelles. C’est de l’onirisme savant.

Bref, dans le surréa­lisme figuratif et le poncif du trompe-l’œil, Trouille seul est complet. Il est petit ? Picturalement nul ? Mais il est pur.”

Ben voilà ! Au moins, c’est dit, n’est-ce pas ? Je suis un pur !

 

Et il éclata de rire !

 

 

<       >